Hommage à André Cheval


Le Théâtre des Muses est en deuil. André Cheval, notre regretté régisseur et ingénieur-lumières nous a quitté. Paix à son âme. Il emporte avec lui des milliers et des milliers de spectacles et toute notre admiration. Il sera dans nos meilleurs souvenirs pour toujours...

 

Nous tous qui avons eu la chance de le côtoyer, ne pleurons pas de l'avoir perdu mais réjouissons-nous de l'avoir connu et tâchons de nous souvenir toujours de lui afin de perpétuer dans le monde du spectacle et dans nos vies, la merveilleuse influence qu'il a eu sur nous tous en nous donnant l’indéfectible exemple du grand professionnalisme qu’était le sien, de la passion dont il a toujours fait preuve pour le monde du spectacle, de son éternelle joie de vivre, de sa gentillesse, de son humour, de sa patience, de son dévouement envers tous les artistes et de son immense courage face à la maladie. Quelle classe, quel panache !

 

 

Anthéa Sogno, pour toute l’équipe du Théâtre des Muses

 


Principauté de Monaco,


le mardi 22 mai 2018

 

Cher et précieux André,

Il est donc arrivé ce moment tant redouté où il me faut prendre la parole en public, loin d’une scène et sans être éclairée par toi. Et tout de suite, je m’empresse de te dire au nom de tous les artistes et membres du personnel des Muses mais aussi certainement de tous les lieux pour lesquels tu as travaillé durant ton exceptionnelle carrière, l’essence même de ce long message : Merci.

Immense Merci même, au cas où je n’arriverai pas au bout de la mission qui m’échoit de rendre hommage au grand homme de spectacle que tu as été.

 

Perdre à la fois un ami et son régisseur général pour un théâtre, est, c’est le cas de le dire et sans faire de jeux de mots, « dramatique » et c’est ce drame-là qui nous unit aujourd’hui, à ton épouse tant aimée, à tes enfants, ta petite fille, et ta chère sœur qui l’ont autant été, au cercle agrandi de ta famille ainsi qu’à tes amis, dans la douleur de te dire adieu.

Comment expliquer à un profane ce que représente pour nous, gens de théâtre, le régisseur général d’un lieu ? Il est celui qui régit les lois du plateau, le maître des lumières et des sons, des arrangements scéniques, des illusions et autres effets spéciaux qui ponctuent les spectacles. Sans lui rien n’est possible, son rôle est tout aussi important que celui de l’acteur qu’on est venu voir, à fortiori quand il est aussi l’ingénieur lumières car c’est elle la lumière qui, créée, par la combinaison de tous les projecteurs qu’il a savamment choisis et disposés ici ou là, et qui est son œuvre, amène la vie. La lumière, c’est la grande fée de la décoration, l’âme de la mise en scène.

 

A cette heure, tu es dans le ciel et j’imagine qu’à côté de tes parents, les plus grands artistes à l’affiche du théâtre des cieux sont venus t’accueillir à leur tour, ravis de te retrouver et de te rendre la pareille, à toi qui leur a toujours si bien préparé la scène durant leur vie terrestre.

 

C’est ainsi que j’imagine, parmi tant d’autres, Johnny à la guitare, Jacques Brel te donner l’accolade, Barbara la longue dame brune disposer autour de ton cou une écharpe tricotée de ses mains et Raymond Devos te faire rire avec un bon trait d’esprit… « Alors, ça y est ! Tu nous as rejoints ! Ha, tu nous as manqué, tu sais, Dédé ?! Et puis, tu as vu toutes les étoiles que tu as juste à portée de mains ? Tu n’auras jamais eu un aussi beau parc de projecteurs à disposition. Tu ne vas pas t’ennuyer, hein, Dédé ? Et puis, alors ici, il y a du monde, quel succès ! Ce théâtre-là ne désemplit jamais. Tous les jours des nouveaux. »

 

Pour la petite histoire, tu nous as quittés pendant que nous donnions le spectacle « Jules et Marcel », qui retrace l’histoire d’amitié si forte qui reliait Pagnol et Raimu et que je me réjouissais de partager bientôt avec toi. A la fin de la pièce, la magnifique et bouleversante oraison funèbre que le grand auteur écrivit pour son acteur fétiche raisonna particulièrement dans mon cœur, y apportant la suggestion de ce qu’il reste d’une vie d’artiste. En apprenant le lendemain la nouvelle, je compris mieux pourquoi.

En effet, s’il peut paraître difficile de comparer la carrière d’un régisseur et celle d’un comédien, l’un vivant aussi souvent dans la lumière des projecteurs que l’autre se plait, dans l’ombre de sa régie à manier les curseurs qui commandent les éclairages, à lancer les tops sons à la fraction de seconde prêt, pour ponctuer l’histoire que nous racontons ensemble, il est une race de seigneurs des planches à laquelle seulement certains d’entre eux appartiennent : Ceux qui, dans l’ombre ou la lumière, vouent sans jamais compter leur temps ni leurs forces, leur vie à l’art du spectacle, convaincus qu’il est le moyen le plus évident de donner du bonheur aux gens en les faisant rire ou pleurer, réfléchir ou rêver dans une évidente liberté, égalité et fraternité.

 

C’est la raison pour laquelle les mots de Marcel Pagnol, évoquant pourtant une star internationale immortalisée à jamais par le cinéma pourraient aussi bien convenir pour illustrer le Seigneur que tu as véritablement été. Bien sûr, contrairement aux grands acteurs, tu ne nous as pas laissé d’images mouvantes et il ne nous reste de toi que celles qui sont imprimées dans nos cœurs comme autant de merveilleux souvenirs.

Chacun d’entre nous a les siens et nous ne les oublierons jamais car ta joie d’exister, ton désir de vivre et d’être avec nous en dépit des problèmes de santé colossaux qui ont été les tiens, ta personnalité toute entière, ton élégance, ton courage, ta passion pour ton métier, ont fait de toi une sorte de héros du quotidien et laissent dans nos cœurs une impression si forte qu’elle sera, aussi fidèle qu’une pellicule de cinéma.

 

Et si Pagnol comptait par centaine les témoignages et les condoléances reçus du monde entier pour Raimu, je dois te dire que depuis que la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans le milieu du spectacle, nous ne comptons plus, nous non plus, les messages qu’artistes, techniciens, collaborateurs et spectateurs nous ont chargés de te transmettre, ainsi qu’à ta famille.

C’est ainsi, vois-tu que je me fais aujourd’hui le porte-parole d’un grand nombre de personnes pour te rapporter leurs messages de reconnaissance, d’admiration et de regrets de t’avoir perdu … Oui, tu resteras, pour nous tous une figure unique, un personnage merveilleux, un exemple.

 

Mais voici quelque chose d’un peu plus personnel pour retracer notre aventure commune. Tu sais, au moment où je tremblais de peur en me décidant à lancer l’aventure des Muses, quelqu’un m’a dit : « N’aie pas peur, aie le courage d’aller vers ton rêve, ton idéal. S’il est aussi solide que tes intentions sont bonnes, alors il y aura toujours sur ton chemin des êtres pour t’aider à le réaliser. ». L’habile prophète avait raison : Tu as été là !
Dans l’inconscience folle qui fut la nôtre de créer le Théâtre des Muses de Monaco, nous avons eu la chance inouïe de te rencontrer, toi, André Cheval.

Alors que nous nous débattions entre l’architecte et tous les corps de métiers, comme une sorte d’ange, tu t’es discrètement invité à l’une des réunions de chantier et chaque mardi, tu revenais, à l’heure précise.
Ton calme et ton optimisme avait pour premier effet d’apaiser ma chère maman en renouvelant son courage. C’est la raison pour laquelle les Muses sont orphelines aujourd’hui car le souvenir de ta présence est inscrit dans les fondations mêmes du petit théâtre de pierres, tout comme ton énergie continuera de courir dans les câbles chaque fois qu’on allumera un projecteur.

 

De la scène parisienne qui me retenait alors pour six mois encore, j’entendais donc régulièrement parler de ce Monsieur Cheval qui serait, si nous arrivions miraculeusement un jour à finir les travaux, notre régisseur.
Pour tout te dire, j’étais très étonnée qu’une personne suffisamment compétente pour assurer une mission aussi importante nous soit ainsi tombée du ciel, à demeure, et qu’elle puisse se rendre déjà si disponible, alors que les travaux s’éternisaient.

 

Enfin, le grand jour arriva. Le tapis rouge fut déployé et tout naturellement, tu pris ta place à la régie pour m’éclairer lors de la présentation inaugurale organisée pour Notre Cher Prince Albert. Peut-être est-ce ce jour-là, qu’au moment où je promettais dévouement et fidélité à notre métier, à notre théâtre, à notre Principauté, que secrètement tu t’engageas aussi fortement avec nous ?
Toujours est-il que, tout à fait bénévolement d’abord, et comme si tu faisais partie de la famille, tu nous aidas à lancer le théâtre. C’est alors qu’au fil des montages et des démontages successifs, j’appris petit à petit à te connaître et découvris, non seulement, un homme exceptionnel mais un technicien hors pair, dont le parcours était aussi incroyable que vrai : une véritable légende vivante.
Le récit de tes aventures dans le monde du show-business auprès des plus grandes stars du music-hall français et international, forçait l’admiration de tous et une fois la boîte de Pandore ouverte, dès la première occasion, entre deux réglages de projecteurs ou installations des décors, nous amorcions la conversation pour que tu nous racontes encore et encore ta vie magnifique.


Voilà comment nous nous aperçûmes que de tous les grands artistes qui avaient fait notre admiration, inutile de tenter d’en faire la liste, aucun ne t’avait échappé. Tu les avais tous, dès l’âge de 17 ans, éclairés à Bobino ou à l’Olympia avant de les accompagner en tournée dans les plus grands théâtres de France, d’Europe et du monde.

Chacun se demandait comment ce maître des lumières, après avoir parcouru le monde pour ouvrir je ne sais combien de Crazy-Horse saloons, de Lidos, de Folies Russes ou autres extravagances sur la planète, pouvait-il être le régisseur d’un si petit établissement, lui que l’on voyait arriver au volant de voitures de sport les plus prestigieuses, toujours vêtu comme un prince ?

 

Ceci serait resté un mystère pour nous tous si tu ne nous avais pas, jour après jour, apporté cette certitude : tu aimais le Théâtre des Muses qui était un peu devenu le tien et le théâtre, peuplé de tous ceux qui le portent, l’animent et le font fonctionner, je crois, te le rendait bien. Pourquoi ? Parce que tu faisais l’admiration de tous en reprenant, pour que le lieu puisse fonctionner dans la plus grande économie, plus des trois quarts des régies des spectacles invités, soit une trentaine par an. Ceci est si difficile que cela ne se fait pratiquement jamais ailleurs et il fallait que ta réputation rayonne bien loin pour que les compagnies acceptent de venir sans leur propre régisseur. Au contraire, pour ceux qui revenaient, c’était un plaisir de te retrouver, certains que tu réussirais bien à leur faire découvrir un nouvel effet pour leur spectacle, une manière plus judicieuse de susciter une idée ou une ambiance en disposant différemment un projecteur.

 


« Tiens, regarde, pour la fin de ton spectacle, je peux te mettre cette petite découpe-là, c’est l’effet que j’avais trouvé pour Yves Montand à l’Olympia », « Ah, non, non, si tu chantes Edith Piaf, c’est comme ça qu’il faut que je te reprenne », « Pour Barbara, c’est ça que je faisais. », « Hé ! regarde, je vais t’envoyer le rose Mistinguett, pour essayer », « Léo Ferré ceci, Johnny cela, et Fernand Reynaud, c’était comme ça, alors que pour Aznavour j’avais trouvé cet effet-là, il l’a toujours gardé ! … Quant à Devos, lui, il aimait bien ça ! ».
« Allons, allons, les enfants, il faut y aller-là, il faut ouvrir au public parce que cette semaine encore, avec 14 représentations, il n’y a pas de courant d’air dans le planning ! ».

 

Pour illustrer encore son amour du métier, je dois aussi vous confier ceci :

Comme tout le monde le sait, on pouvait donc trouver André au théâtre pratiquement chaque jour de la saison, soit du milieu de septembre jusqu’à la fin juin où, avec la plus grande patience, il assurait aussi bien tous les spectacles de l’atelier-Théâtre avec autant d’attention qu’il n’en portait aux spectacles des plus grands professionnels.
Il arrivait que j’aie tellement honte des mauvaises dernières répétitions, durant lesquelles, les enfants surexcités s’agitaient en tous sens que je culpabilisais d’avoir accepté son aide, mais il avait toujours le mot qu’il fallait pour m’encourager : « Ils sont bien mignons ces petits-là ! Et tu verras que sur le nombre, il y en aura bien quelques-uns qui s’accrocheront au métier et qui perceront, va !». La nécessité de transmettre lui semblait capitale pour préserver cet art qu’il aimait tant.

 

Puis, c’était les deux mois de clôture annuelle, et André, retrouvait donc la pleine lumière de notre belle Côte-d’Azur pour vivre enfin les mille choses qui auraient pu lui manquer et se reposer finalement un peu de la longue programmation pour laquelle il avait dû réaliser miracle sur miracle. Se reposer, oui… ou plus exactement attendre la réouverture, parce que c’était trop long, deux mois.
Au bout de quelques semaines ou même quelques jours parfois, déjà il n’y tenait plus. Alors, très souvent, au cours de chaque été, il garait devant la petite esplanade l’une de ses magnifiques Corvettes rouges, car il faut aussi évoquer pour l’illustrer, le goût qu’il avait pour les voitures de sport et plus particulièrement les américaines.
Enfin bref, il garait sa Corvette ou sa Ferrari et allait donc « donner un peu de lumière » sur le plateau des Muses : « Je dois ajouter » disait-il « ou déplacer quelques projecteurs. ». Pendant quelques minutes, il contemplait la scène vide et poussiéreuse, il restait là, arpentant lentement son cher théâtre, humant à pleins poumons l’air un peu fétide et adoré des coulisses, qui lui manquait tellement là-bas, dehors !... En vérité, il n’avait rien à arranger car tout fonctionnait parfaitement. Tout avait déjà été pensé, admirablement conçu et entretenu par lui, mais il éprouvait seulement un besoin invincible, un besoin physique de se retrouver un moment face à l’espace vide de la scène, à son poste, dans sa régie où il s’était si souvent dépassé pour offrir les meilleures conditions d’accueil aux artistes, et où à la rentrée, il recommencerait !...

 


Alors, lançant bien fort un album de Charles Aznavour, Jacques Brel ou de Bécaud, il activait les projecteurs pour vérifier qu’aucune lampe n’avait claqué, montait sur une échelle, dépoussiérait ses chers Pc, ses pars, ses mini-découpes, ses leds, imaginait de nouvelles possibilités de câblages, rêvait à quelques nouvelles acquisitions et finissait par se demander négligemment : « Quelle date sommes-nous au juste ? ...Le 12 août… Encore 20 jours jusqu’à la réouverture !... ».
Alors, il soupirait, redescendait de son échelle, rangeait encore mieux son matériel, trouvant une nouvelle astuce, une nouvelle boîte pour gagner un peu d’espace, puis se résolvait à partir. Il recouvrait alors son jeu d’orgue d’une étole pour le protéger de la poussière et d’un tour de clé, il rendait au théâtre l’obscurité nécessaire aux Muses pour qu’elles puissent rêver à d’autres aventures théâtrales.


Dorénavant, quand je fermerai le théâtre, je sais que les Muses ne seront plus jamais seules, tu seras toujours prêt d’elles.

Eprouvant, pour le Théâtre des sentiments identiques aux siens, je comprenais d’autant mieux ce qu’il ressentait, si bien qu’un jour il me confia qu’encore adolescent, alors qu’il partageait sa vie entre la fabrication à l’usine de projecteurs la journée et le soir à Bobino où il découvrait, grâce à sa maman qui y était ouvreuse, l’envers du décor d’un monde extraordinaire en assistant le régisseur en chef, il n’eut d’autres buts d’y passer le plus clair de son temps et jusqu’à la fin de ses jours.

 

Sincèrement, je me demande bien comment nous allons faire maintenant sans toi et s’il existe quelque part, sur cette terre, un autre régisseur susceptible de prendre ta suite aux Muses de Monaco. Là, où il faut savoir tout faire, vite, sans compter et avec si peu : le summum de la difficulté. C’est certainement cette gageure-là que tu avais choisi pour parachever ton immense carrière.

 

Quelques anecdotes :

Les personnages extraordinaires sont plein de surprises et le sont jusqu’au bout. En parlant avec ta famille et les amis qui te pleurent et te regrettent déjà, j’ai eu le petit bonheur de découvrir hier, grâce aux récits qu’ils m’en ont faits, de nouvelles anecdotes croustillantes qu’il me semble essentiel de partager ici, non seulement pour finir de brosser le portrait d’un homme qui rendait hommage à la vie qu’il aimait tant en s’amusant, et tenter ainsi de ramener, comme il l’aurait fait lui-même, un peu de joie au milieu de tant de chagrin.

En écoutant tes proches, j’ai vite réalisé que mon carnet ne suffirait pas pour tout noter car c’est un véritable livre qu’il faudrait écrire pour immortaliser un tel personnage. Jean-Marc prendra d’ailleurs peut-être la relève à la fin de la cérémonie pour vous en raconter d’autres.

 

J’ai d’abord réalisé, en découvrant des photos que tu avais été un très bel homme et en dressant la liste des facilités qui étaient les tiennes pour danser, chanter, imiter, blaguer et jouer de la batterie comme un dieu, on regrette peut-être un peu que tu n’aies pas choisi la scène. Ce sont tous ces dons conjugués qui, en fait, te permettaient d’être le meilleur ingénieur lumières et sons qu’on n’ait jamais connu. Mais il semblerait qu’il fut un temps où de toute façon, tu n’avais pas besoin de scène pour que la vie soit un spectacle.

 

Voici une anecdote qui nous permet d’évoquer l’époque du célèbre cabaret « Les Folies Russes » situé dans le Casino de Monte-Carlo, pour lequel ton ami Jacques Provence t’avait demandé d’assurer l’éclairage ; mission que tu assumas jusqu’à sa fermeture. Il paraît donc qu’à cette époque-là, comme une cheminée, tu fumais tout au long du jour et de la nuit, de gros cigares qui empestaient et faisaient aussi bien râler les danseuses quand tu passais dans les loges, que ceux qui osaient s’aventurer dans ta régie. J’aime t’imaginer dans ce milieu fait de paillettes, de plumes et de strass qu’est le monde de la revue…

C’était aussi l’époque bénie du Bistroquet dont tes amis et toi revendiquaient d’en être un peu les propriétaires après y avoir laissé tant d’argent en additions faramineuses et en bouteilles de champagne que vous débouchiez en toutes occasions puisque chaque jour était une fête.

 

Parmi tant d’autres, il y eut donc cette soirée un peu arrosée, qui vit trois hommes en costumes, accoudés au bar, et qui, le plus sérieusement du monde tenaient une conversation grave avec Gino, le barman, qui ne comprenait pas, lui, pourquoi tout le monde riait dans le restaurant. C’est qu’en bons potaches, vous aviez pris le soin d’abaisser vos pantalons, découvrant ainsi un des aspects les plus intéressants de vos anatomies, pour la plus grande surprise mais aussi le plus grand plaisir des clients qui, en robes de soirée et fraques s’amusaient autant de la situation que de l’incompréhension du barman.

C’était le temps où vous pouviez piquer les képis de vos amis policiers monégasques pour aller dîner et faire les fous sous ses respectables couvre-chefs.

 

C’était l’époque aussi, où il n’y avait pas encore autant de radars sur les autoroutes et pas encore de machines aux péages, car c’était si drôle de dissiper un peu l’ennui des guichetiers et des guichetières à qui tu adorais faire des blagues : « Mademoiselle, c’est très important, vous direz à la voiture qui suit, que Dédé est passé. ». Et tu démarrais en trombe, laissant dans le plus grand mystère ton interlocuteur. C’est ainsi que, nostalgique de cette époque, et toujours résolu à t’amuser de tout et de faire des blagues, tu continuas, paraît-il, à parler aux machines de péage automatiques : « Bonjour, Mademoiselle, combien vous dois-je ? Très bien, les voilà. Bonne journée à vous. ».


Comme tu t’appliquais à rapprocher singulièrement Paris de la Principauté en parcourant cette distance en 6h, 6h 30, de nuit, mais c’est à la vitesse de la lumière, il arrivait que les policiers t’arrêtent un peu plus loin, et que tu leur demandes avec un réel enthousiasme : « Oui, c’est pour un concours ? Qu’est-ce qu’on gagne ? ».

 

Quand le sale virus qui s’est invité dans ton organisme via la transplantation du rein qu’on t’a greffé en juin dernier, a commencé à te miner, c’est là, que tu as vraiment forcé et décuplé toute notre admiration. Tu n’arrivais plus à te nourrir, tu n’arrivais plus à te reposer et pourtant, chaque jour, animé par je ne sais quelle force, tu étais là et pour rien au monde tu n’aurais déclaré forfait, abandonnant le théâtre. Nous te proposions de te faire remplacer quelques jours, mais tu refusais toujours, comme si ton véritable médicament c’était justement d’être avec nous, d’assumer ton rôle, d’entendre rire et applaudir les spectateurs. Tu t’es battu comme un forcené, comme un king, réussissant à imposer un moment encore le respect à cette saloperie qui n’en revenait certainement pas de te voir toujours t’amusant au théâtre, y recevant mêmes les infirmières aux mains pleines de piqûres et de perfusions pour ne faire attendre personne. Et du temps des dialyses, combien de fois as-tu fais déplacer tes rendez-vous pour être là dès l’arrivée des artistes ? Et le soir de ce dernier réveillon, où tu es resté jusqu’à trois heures du matin à faire le disc-jockey pour que tout le monde s’amuse et fasse la fête jusqu’au bout ? Qui fait cela ? Qui a cette force ? Qui a ce courage ? Qui, jusqu’affaibli au dernier stade, prend encore le téléphone pour m’indiquer les projecteurs qu’il fallait se dépêcher d’acquérir auprès d’un théâtre qui cherchait à s’en séparer ? C’est ainsi que notre dernière conversation restera éternellement dans mon oreille, comme la preuve de ton indéfectible amour de ton, de notre métier.

 

A l’homme qui a donc voué sa vie aux clairs-obscurs, je ne dis pas « Repose en paix » il n’en aurait que faire, mais « Nous comptons sur toi pour t’amuser à nous préparer, les plus belles aubes claires, les plus beaux couchers de soleil qu’on n’ait jamais vus et autant de ciels étoilés, les plus romantiques qui n’aient jamais été. ».
Ce sont ces spectacles-là, maintenant, qui raviveront le bonheur de t’avoir connu, nous consoleront peut-être un peu de t’avoir perdu et nous promettront à nous aussi, la vie éternelle.

De notre côté, pour te faire honneur nous vivrons et jouerons encore plus fort, encore plus grand, encore mieux !

Chapeau bas l’artiste ! Rideau, applaudissements !

 

Anthea Sogno, pour le Théâtre des Muses

 



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